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Comment l'hôpital a fait céder Sarkozy

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Écrit par Le Point   
18-05-2009

Revers. La réforme prend l’eau. Pourquoi ? Enquête au coeur de la machine hospitalière.

C’est une nette reculade face au pouvoir médical. « Personne n’a jamais dit que l’hôpital devait devenir une entreprise », a répété Nicolas Sarkozy, à l’Elysée, face aux médecins des centres hospitaliers universitaires (CHU) et doyens de faculté de médecine. Pour enfoncer le clou, le président a précisé que le directeur ne doit pas devenir un « despote absolu ». A l’avenir, il souhaite que les médecins membres des directoires des CHU soient nommés par le directeur mais sur proposition du président de la commission médicale d’établissement (CME), le « parlement » des médecins dans les établissements de soins. Une cogestion qui pourrait s’étendre à l’ensemble des hôpitaux.

Le président de la République a donc choisi de suivre les recommandations du rapport du professeur Jacques Marescaux sur les centres hospitaliers universitaires et c’est par voie d’amendement, lors de la discussion de la loi « Hôpital, patients, santé, territoires » (HPST) au Sénat, que ces aménagements devraient être apportés. Un revers cinglant pour Roselyne Bachelot. « La ministre de la Santé a été d’une raideur incroyable dans cette affaire, confie le professeur Bernard Debré, et le président a dû tenir compte de la mauvaise humeur des sénateurs. Il a mis de l’huile dans les rouages pour leur permettre de modifier cette loi et écouté la montée des réactions dans tous les hôpitaux de France. » Cette volte-face du président Sarkozy et du gouvernement fait en effet suite à une très forte mobilisation des grands patrons hospitaliers ainsi qu’aux prises de position très nettes contre la loi de certains élus de la majorité. « Si l’exécutif montre trop de rigidité, il y a des risques de vote négatif au niveau de notre groupe au Sénat, et quand on sait que notre majorité est étroite... » prévenait ainsi il y a quelques jours Jean-Pierre Raffarin, sénateur de la Vienne.

Comment est-on arrivé là ? Pour le savoir, Le Point est allé enquêter à Poitiers. Le professeur Joseph Allal préfère s’entretenir avec les journalistes dans l’un des cafés de la place de l’Hôtel-de-Ville de Poitiers. Président de la CME, il ne veut pas mettre d’huile sur le feu avec la direction du CHU. Celle-ci refuse en effet toute interview ainsi que l’accès de l’établissement.

Dans cette ville paisible où les conflits sont rares, la loi défendue par Roselyne Bachelot a quand même provoqué une douce fronde avec, le 27 avril, une manifestation très suivie des médecins devant l’entrée de l’hôpital. « Il faut nous comprendre, explique le professeur Allal, 56 ans, chef du service médico-chirurgical de cardiologie. Nous avons été les premiers à expérimenter la nouvelle gouvernance en 2004 en regroupant les 70 services du CHU en 13 pôles. Et la T2A, nouvelle tarification à l’activité, est effective à 100 %. Les médecins ont mouillé leur chemise, travaillé avec la direction, même si cela n’a pas été toujours facile. Et aujourd’hui nous nous retrouvons avec une loi qui veut nous exclure des décisions, nous pousser sur la touche et donner au directeur les pleins pouvoirs. On ne s’attendait pas à cela. »

Ces cinq années de collaboration ont signé un plein succès pour le CHU. Un bel établissement soigneusement entretenu, situé dans un magnifique parc, aux bonnes performances médicales (le CHU figure au tableau d’honneur des 50 meilleurs établissements de France dans le palmarès 2008 du Point), et, surtout, l’un des deux seuls centres hospitalo-universitaires (sur 29) qui ne soit pas en déficit, ce qui lui vaut une lettre d’observation élogieuse de la chambre régionale des comptes.

Même le traditionnel conflit entre cliniques et hôpital a disparu : « Pendant des années, il y avait une absence totale de relations entre le CHU et les cliniques de la ville,C’était un mélange d’indifférence, d’absence de volonté de dialogue entraînant même parfois une ambiance conflictuelle. Tout cela est bien fini. Depuis 2008, nous avons signé plusieurs conventions sur la réanimation, les urgences ou la cancérologie. Vous savez, il y a du travail pour tout le monde à Poitiers, et nous avons entamé une collaboration fructueuse entre public et privé. » Alors, d’où vient ce malaise ? « Ce ne sont pas les directeurs actuels qui nous inquiètent, mais ceux de demain, ajoute le professeur Allal. Si nous n’avons pas notre mot à dire, rien ne nous garantit qu’un simple financier ne prendra pas le pouvoir pour décider de tout en ignorant l’avis médical. » explique Marc Wasilewski, directeur général de la Polyclinique de Poitiers.

« Il n’est pas raisonnable de concentrer les pouvoirs de gestion de l’hôpital entre les mains d’un seul homme, qui réfléchit comme un ordinateur et n’a que l’obsession des chiffres et de la rentabilité, affirme le docteur Bakary Diallo, 60 ans, dans son bureau du centre antidouleur du CHU. Le pouvoir doit être équilibré. La santé ne fait pas partie des choses que l’on peut mercantiliser. Cette course à la rentabilité a rendu l’ambiance délétère au sein des services. Le prix à payer est énorme. On a introduit une concurrence financière entre services, et ce au détriment du patient. »

C’est cette « financiarisation » de l’hôpital que montre du doigt également le professeur Alain Daban, 66 ans, cancérologue, dans son petit bureau ensoleillé, au 11e étage du CHU. « On la retrouve dans toute la société. Mais, à l’hôpital, cette vision entrepreneuriale gêne les médecins, car elle s’est accompagnée au fil des ans de leur perte de pouvoir. Il y a de plus en plus un écran entre eux et la prise de décision finale. »

Même avis du côté des syndicats. Dans les locaux de la CGT situés au sous-sol de l’école d’infirmières, Marie-Thérèse Pintureau, 51 ans, aide-soignante, dénonce le prix à payer pour équilibrer les comptes de l’hôpital : « Les gens sont rincés, les pôles sont devenus des mini-entreprises avec une dégradation évidente des conditions de travail. »

A la Coordination nationale infirmière, Pierre Bertaud, infirmier détaché à l’infirmerie de la maison d’arrêt de la ville qui dépend du CHU, estime que la loi ne fera que renforcer une situation devenue évidente : « Le directeur a déjà quasiment tous les pouvoirs et la loi va les renforcer. S’il s’agit d’une personne raisonnable, cela ne changera pas grand-chose. Mais, dans le cas contraire, je crois qu’on risque d’avoir de très mauvaises surprises. »

Des propos que relativisent les représentants de la jeune génération, comme Matthieu Boisson, 26 ans, président du bureau des internes, qui part prendre sa garde de nuit en réanimation. « Il est vrai que nous codons scrupuleusement tous nos actes pour des raisons financières. C’est une nouvelle culture, mais rien ne justifie qu’on ne se préoccupe pas, parce que nous sommes médecins, des moyens qui nous sont alloués. En revanche, je n’ai jamais vu un acte être pratiqué sur un patient uniquement pour des raisons économiques. Ce qui est assez incompréhensible avec cette loi, c’est que jusqu’ici le CHU avait démontré qu’avec des pouvoirs équilibrés tout pouvait aller bien. Pourquoi alors exclure les médecins des décisions stratégiques ? D’autant que l’hôpital est le dernier endroit où l’on peut être acteur et discuter des orientations médicales. Si cette spécificité disparaît, pour nous, autant aller mener notre carrière dans le privé. »

« Le débat s’est malheureusement focalisé sur la gouvernance à l’hôpital, estime Claude Evin, président de la Fédération hospitalière de France (FHF). C’est un faux débat, car personne ne peut faire tourner un hôpital sans les médecins. Le projet médical, par exemple, est élaboré par les médecins ; or il peut y avoir des avis divergents entre les professionnels de santé. Mais il faut bien une autorité qui tranche, c’est le rôle du directeur et rien de plus. Le reste est du domaine du fantasme. »

Que pense-t-il de cette révolte des médecins ? « Quand Bernard Debré et d’autres patrons médiatiques qui pratiquent largement l’activité libérale à l’hôpital défilent, on peut avoir quelques doutes sur leur préoccupation de défense du service public. La FHF soutient la loi HPST. Ne gâchons pas la possibilité avec cette loi de garantir le service public et de clarifier les responsabilités à l’hôpital tout en assouplissant des règles trop rigides. »

Pouvoir unique laissé aux directeurs ou mise en place d’un binôme médecins-administratifs, quelle formule garantira l’avenir le plus radieux aux hôpitaux français ? Pour Philippe El Saïr, président du Syndicat national des cadres hospitaliers, qui représente aujourd’hui le camp des déçus de la réforme, la réponse est claire : « La loi permettait une nette avancée. Le directeur disposait enfin d’une véritable capacité d’arbitrage. En vingt ans, l’hôpital public a perdu 20 % de parts de marché en chirurgie, une conséquence de l’absence de direction claire. Avec les amendements que l’on va nous concocter, nous allons aboutir à une armée mexicaine où personne ne décide. Petit à petit on s’achemine vers une simple réforme cosmétique. »

Le Point 14 mai 2009

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Dernière mise à jour : ( 06-09-2010 )
 
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