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L'instauration d'un nouveau mode de financement des hôpitaux dit « à l'activité
» est une décision extrêmement importante, qui a et va avoir des conséquences
majeures sur l'avenir du service public hospitalier. Son analyse doit être faite
d'un triple point de vue : éthique, pratique, démocratique.
T2A et éthique
Le paiement à l'activité, comme le paiement à l'acte, pose le problème potentiel
des conflits d'intérêts. Le principe éthique inscrit dans le Code de déontologie
est « le juste soin au juste coût » : s'il est inéthique de ne pas soigner
un patient en fonction de ses besoins, il est également inéthique de gaspiller
les deniers publics confiés par les citoyens aux médecins. Contrairement au reste
de l'activité économique, en médecine, l'inutile n'est pas éthique. La raison
en est simple : ce qui est gaspillé par les uns sera enlevé aux autres. Il n'est
pas acceptable que les médecins puissent afficher voire revendiquer leur indifférence
vis-à-vis du coût de leurs prescriptions, comme il est d'ailleurs tout à fait
anormal que les recommandations de la HAS ne précisent jamais le coût des différents
médicaments et stratégies proposés. De ce point de vue, le budget global qui prévalait
avant la T2A avait une logique de réduction des dépenses, mais il comportait trois
défauts majeurs :
1. le non-financement spécifique des médicaments et matériels innovants
coûteux ;
2. l'insuffisance de la prise en compte de l'activité ;
3. l'inégalité des financements pour des activités identiques dans des
hôpitaux comparables.
Ceci dit, personne n'est capable d'expliquer pourquoi, disposant d'une mesure
de l'activité grâce au PMSI, il n'était pas possible de corriger ces défauts.
Quoi qu'il en soit, le principe du paiement à l'activité renverse complètement
la démarche. Il ne s'agit plus de limiter les dépenses au juste nécessaire,
il s'agit d'augmenter les ressources, donc d'accroître l'activité ou plus exactement
le codage d'activité. Ce système est potentiellement inflationniste, comme d'ailleurs
le paiement à l'acte. Très naturellement, un médecin dont les revenus dépendent
du nombre d'actes qu'il réalise a tendance à augmenter les actes rentables même
si leur utilité n'est pas totalement établie. Une consultation à 22 euros de
10 minutes est plus rentable qu'une consultation à 22 euros de 30 minutes ou
1 heure.
Les hôpitaux se trouvent désormais dans la même situation. Chacun, pour défendre
son hôpital ou son service, est amené à multiplier les actes. Depuis la T2A,
on a vu exploser les hospitalisations de jour. De même, on transforme une hospitalisation
prolongée, peu rentable, en deux hospitalisations courtes rentables. Le comble
concerne le financement des soins palliatifs. Si le malade décède avant minuit,
il « rapporte » 800 euros ; s'il décède après, 8 000 euros, jusqu'au 15e
jour. La mort rapide est beaucoup plus rentable que la mort subite ou la mort
lente ! Le député Jean Léonetti a fait remarquer à la directrice des hôpitaux,
Madame Martine Aoustin, que « ce système amenait les centres à faire sortir,
au moins fictivement, les patients des centres de soins palliatifs pour les
réadmettre, afin de transformer une hospitalisation en deux hospitalisations
et couvrir ainsi les besoins financiers ». Il a suggéré que « le financement
des soins palliatifs se fasse sur la base d'un prix de journée ». La réponse
de la directrice fut désarmante : « Cela n'est pas possible car cela serait
contraire au principe de tarification à l'activité » ! Plus grave encore,
la tarification à l'activité accole à chaque malade une somme d'argent pour
un temps donné. Désormais, certaines hospitalisations ne sont pas rentables
telles que les hospitalisations d'une journée avec une nuit passée à l'hôpital,
par exemple pour diagnostiquer un syndrome d'apnées du sommeil. Ces hospitalisations
ont donc toutes été transformées en hospitalisation de deux jours, ou en hospitalisation
d'une journée sans nuit. Par ailleurs, pour chaque pathologie, les hospitalisations
courtes de quelques jours sont beaucoup plus rentables que les hospitalisations
d'une ou deux semaines. Aux États-Unis, après l'adoption d'un système de paiement
à l'activité comparable, le Congrès avait dû voter une loi pour interdire que
les femmes qui viennent d'accoucher sortent de la maternité moins de deux jours
après leur accouchement... De même, certaines pathologies sont plus rentables
que d'autres. La T2A comporte donc par nature le risque de sélection des activités
et des patients, comme le font d'ailleurs les cliniques privées, auxquelles
il serait mal venu de le reprocher dans la mesure où leur objectif est la rentabilité
financière exigée par les actionnaires.
T2A en pratique
La T2A est basée sur la reconnaissance d'un nombre limité de groupes de séjours
dits « homogènes ». Pour réussir cette performance, il a fallu faire entrer 10
000 pathologies comportant chacune 3 à 4 facteurs de gravité associés à des facteurs
psychologiques et sociaux, dans seulement 800 groupes de séjour. Ces groupes dits
homogènes sont donc très hétérogènes. Par exemple, on retrouve dans le
même groupe les otites chroniques et les cancers ORL, ou les sciatiques et les
tumeurs du rachis. Les activités techniques simples entraînant une hospitalisation
courte (chirurgie de la cataracte, adénome de la prostate, varices, hernie, canal
carpien, etc.) seront donc très rentables, contrairement aux activités complexes
entraînant des hospitalisations prolongées.
Un cas personnel illustre parfaitement cette dérive : un patient diabétique
de type 2 a été transféré d'un hôpital de province où on avait programmé une
amputation d'orteil. Il s'agissait d'une cellulite nécrosante septique, sans
artérite. Dans l'unité de podo-diabétologie spécialisée du service, un traitement
médical bien conduit a permis d'éviter l'amputation. Ce traitement a comporté,
après quelques semaines, une résection des séquestres osseux infectés, sans
amputation. Pour ce faire, le malade a passé 2 jours dans la clinique d'orthopédie
avec laquelle nous partageons un protocole de soins. Hélas, il est resté dans
le service plus de 31 jours, si bien que le service de diabétologie a reçu pour
ses soins 180 euros par jour, tandis que le service de chirurgie de la clinique
recevait 3 000 euros.
Ainsi, ne sont pas T2A rentables, les patients précaires, les patients dont
l'hospitalisation n'a pas pu être programmée, les patients ayant des pathologies
particulièrement graves, les patients de réanimation, les patients de pédiatrie,
les patients ayant une maladie chronique nécessitant une éducation thérapeutique,
les patients ne pouvant pas rentrer au domicile... La ministre actuelle, Madame
Roselyne Bachelot, s'est engagée à ce qu'en 2009 les tarifs de la T2A soient
corrigés pour prendre en compte, au moins partiellement, la précarité et la
gravité. C'est une bonne chose, mais c'est en même temps un aveu. Un gouvernement
et un ministre, Jean-François Mattei pour ne pas le nommer, devenu depuis président
de la Croix Rouge Française, ont pu mettre en place un système de financement
des hôpitaux qui ne prenait en charge ni la précarité ni la gravité ! Comme
si on ne savait pas que depuis des lustres, les hôpitaux reçoivent les patients
précaires et les malades graves...
En résumé, la T2A fonctionne assez bien pour les actes simples, techniques,
non répétitifs, tels que les actes chirurgicaux ou de radiologie interventionnelle.
Elle est totalement inadaptée et sûrement inadaptable à l'essentiel de la médecine,
en particulier les maladies chroniques. Comment financer la mise à l'insuline
en ambulatoire ou la prise en charge d'une grossesse diabétique avec des consultations
tous les 15 jours, des examens du fond d'oeil répétés, des enregistrements holters
glycémiques ? La maladie chronique nécessite la mise en place de prises en charge
forfaitaires.
Contre tout bon sens, les dirigeants veulent imposer une convergence public/privé
en 2012. Cette convergence serait la mort de l'hôpital public, sommé pour survivre
de se transformer en clinique concurrentielle. L'Assistance publique cherche
à augmenter ses « parts de marché » pour le traitement orthopédique des fractures,
ou pour la chirurgie de la cataracte, ou pour la dialyse. Si on continue, le
système français ne sera plus basé sur une complémentarité entre trois secteurs
(cliniques privées à but lucratif, hôpitaux privés non lucratifs, hôpitaux publics)
mais sur une concurrence de tous contre tous. À l'étape actuelle, le financement
à la T2A a comme prévu entraîné une augmentation non pas de l'activité mais
du chiffre d'affaires des cliniques de 9 % (certaines cliniques comme l'Institut
Montsouris possède un logiciel permettant d'optimiser le codage !), tandis que
les hôpitaux ont enregistré un déficit d'environ 700 millions d'euros dont 350
pour les CHU. Vingt-neuf des 31 CHU sont « dans le rouge ». Pour retourner à
l'équilibre, il leur faudra non seulement augmenter l'activité (que celle-ci
soit médicalement utile ou inutile) mais aussi abandonner certaines activités
(y compris utiles) et peut-être sélectionner les patients. Il faudra
surtout pouvoir licencier car la masse salariale intervient pour 70 %
des dépenses hospitalières. La prochaine étape sera donc très sûrement la transformation
du statut de service public en établissement privé à mission de service public.
Le chirurgien Guy Vallancien, dans un rapport demandé par la ministre de la
Santé, propose même de vendre les murs des hôpitaux pour créer un Réseau Hospitalier
de France comparable au Réseau Ferré de France. Cela permettrait selon lui de
« recentrer les professionnels de santé sur leur coeur de métier » en
louant les bâtiments comme la SNCF loue désormais le rail. Si la qualité doit
être comparable à celle des caténaires, on a quelques soucis à se faire.
Quelle serait l'alternative ? La pratique médicale est aujourd'hui très diverse.
Si on veut un financement correspondant au mieux à l'activité réelle, il faudrait
donc envisager des modes de financement différents. La tarification à l'activité
convient assez bien aux actes techniques non répétitifs. Les maladies chroniques
pourraient être financées par un budget évoluant en fonction de différents indices
dont celui de l'activité mesurée par le PMSI, mais aussi des indices prenant
en compte la qualité et les territoires géographiques... La proposition du député
Jean Léonetti d'un financement des soins palliatifs au prix de journée semble
de bon sens et pourrait peut-être s'appliquer à d'autres situations. Enfin,
un certain nombre de missions de service public doivent être financées globalement,
alors que le projet actuel consiste à démembrer l'ensemble de ces missions pour
pouvoir les vendre à la découpe ! Un diabétologue comme moi participe à des
réunions de patients diabétiques, prépare des conférences, rédige des articles,
va discuter avec l'association des hémophiles du rôle des patients dans l'éducation
thérapeutique, travaille pour la HAS, répond aux demandes de conseils de la
part de confrères, etc. Quel doit être le financement de ces activités ? Actuellement,
il est tout simplement nul ! Quand 4 infirmières de diabétologie suivent des
patients en consultation en collaboration avec les médecins, les accompagnent
par téléphone, courriers et fax pour l'adaptation de leurs doses d'insuline,
quel doit être le financement ? Par la T2A, il est actuellement nul. La Fédération
Hospitalière de France demande que les missions d'intérêt général soient financées
à hauteur de 50 %, chiffre sûrement plus ou moins arbitraire, tout autant que
le taux actuel de 12 %, qui en plus est dérisoire.
T2A et démocratie
La mise en place de la T2A a illustré la façon dont on prend les décisions dans
notre pays : par en-haut, à la va-vite, sans projection, sans modélisation, sans
évaluation, et surtout sans démocratie. La démocratie organisée peut être la condition
de l'efficacité. Nous ne sommes pas spécialistes du financement, mais si les professionnels
de santé hospitaliers avaient été interrogés par les spécialistes et avaient travaillé
avec eux, on ne serait pas aujourd'hui réduits à s'apercevoir qu'on a oublié de
prendre en compte la précarité ! Hélas, la leçon tirée de ces erreurs semble aller
en sens contraire : sur le vocable de « nouvelle gouvernance », il s'agit de renforcer
le pouvoir du chef ! C'est pour éviter que se perpétue cette « mal-gouvernance
» conduisant à prendre de mauvaises décisions dans le dos des citoyens, que nous
avons créé un site appelant à sauver l'hôpital public (http://www.appel-sauver-hopital.fr).
Nous lançons un appel aux professionnels de santé et à l'ensemble des usagers
pour qu'ils demandent avec nous que soit organisé un large débat public sur l'avenir
de l'hôpital, et que les hôpitaux ne soient pas financièrement étranglés avant
d'être progressivement privatisés sans que les citoyens aient eu à en décider.
Notes :
- Programme de médicalisation des systèmes d'information.
- NDLR : La rédaction de Médecine s'associe bien sûr à cet appel et
invite tous ses lecteurs à le faire...
john-libbey-eurotext.fr
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