Les infirmières, lors d'un mouvement
qui a fait date dans l'histoire de la profession, ont animé pendant 18
mois - de mars 1988 à novembre 1989 - la plus importante à ce jour des
coordinations du monde salarié. Dans un milieu aux faibles traditions
de luttes et d'organisation syndicale, où la soumission aux contraintes
professionnelles a longtemps été justifiée par un discours sur la
nature particulière d'un métier qu'on embrasse par vocation, à l'image
d'autres métiers dits féminins, ce mouvement était en tout point
remarquable. Plus encore que les coordinations de cheminots et de
métallurgistes de la SNECMA nées dans le prolongement du mouvement
étudiant de l'hiver 19861.
Cette
forme coordination, redécouverte au milieu des années 1980, a une
histoire. Sa résurgence dans l'espace propre au syndicalisme salarié
n'est pas le produit d'une nouveauté. Elle est liée à la transmission
d'une expérience de mobilisation, en décalage avec les normes
syndicales, qui apparaît dans les années 1968 au cours des
manifestations de la jeunesse scolarisée. C'est en effet dans ce
secteur que sont nées les coordinations et qu'elles sont devenues un
élément essentiel du répertoire d'action collective des lycéens et des
étudiants. D'une décennie à l'autre, à la faveur du jeu de la mémoire,
- « la contestation conserve son propre souvenir, et le résultat d'une
lutte joue sur le caractère de la suivante »
- la forme coordination a été réutilisée par les étudiants à chaque
mobilisation d'ampleur nationale, et par les cheminots en 1986.
Dans
le cas des infirmières, la dimension féminine, à défaut d'être
explicitement féministe, a permis d'analyser leur mouvement comme
« sexué », et la forme prise par la grève des infirmières aurait
reflété le lien existant entre « la façon dont les femmes comprennent
et mettent en œuvre la démocratie dans les luttes et la forme
coordination »3.
D'autre part, l'hypothèse a aussi été émise que les coordinations
apparaissent dans certains secteurs de l'espace laissé vacant par
l'incapacité des syndicats à représenter des couches sociales précises
comme « la nouvelle figure salariale (féminine) que les infirmières
préfigurent »4.
Cet
article voudrait donc saisir la généalogie et l'historicité de la forme
coordination et mettre à l'épreuve ces deux hypothèses, en particulier
à propos de la coordination infirmière, celle d'un mouvement sexué et
celle d'un mouvement de nouvelles couches salariées surdiplômées.
Une innovation lycéenne
L'apparition
du mode d'action « coordination » est directement lié à la succession
de mobilisations qu'a connue l'enseignement secondaire après Mai 1968.
Ces mouvements de contestation ont eu des aspects multiples tant
politiques que culturels. En premier lieu, celui du refus de la « vie
du lycée », c'est-à-dire d'une reprise, considérée comme routinière,
des cours. Pendant plusieurs années, le fonctionnement quotidien de
l'institution scolaire a été perturbé, ce qui déplut non seulement aux
administrations, mais aussi à une partie du corps enseignant.
Face aux souhaits, exprimés par les lycéens5,
de ne plus être infantilisés et de pouvoir aborder au sein de
l'enceinte scolaire tous les sujets de la vie sociale - des luttes
ouvrières à la sexualité -, les administrations sont déstabilisées. Les
initiatives de reprise en main paraissent d'ailleurs d'autant plus
brusques6
que les pouvoirs publics demeurent pendant longtemps incapables
d'adopter une ligne de conduite claire, entre le souhait d'Olivier
Guichard, successeur d'Edgar Faure à l'Éducation nationale, de voir
« inventer un ordre nouveau qui ne soit pas le lycée caserne »7,
et l'intervention de Georges Pompidou, président de la République,
invitant dans une intervention télévisée, le 19 mars 1971, son premier
ministre et le ministre de l'Éducation nationale à rétablir « sans
retard et avec compréhension l'ordre dans les lycées ». Un tassement de
la contestation lycéenne est notable après la mise en place de la
réforme Haby à partir de 1976. Mais en 1980 encore, l'exclusion pour
activité militante demeure une réalité8.
C'est
dans ce contexte, entre 1968 et 1973, que les premières coordinations
apparaissent. Alors même que les lycées sont nombreux et dispersés et
qu'il n'existe pas une tradition de représentation collective, la
succession de mobilisations dote le groupe “jeune” d'une dimension
politique. Se constitue un peuple lycéen, selon l'expression de Gérard
Vincent9,
qui conteste l'ordre établi et remet en cause les modes de vie
traditionnels. La maladresse des pouvoirs publics renforce la
solidarité des lycéens avec les militants. C'est à l'occasion de
l'arrestation de Gilles Guiot, après une manifestation du Secours rouge10
le 9 février 1971, que la forme coordination prend véritablement corps.
Au moment où se disperse la manifestation, un élève des classes
préparatoires du lycée Chaptal, Gilles Guiot, quitte le lycée pour
regagner son domicile. Après un contrôle d'identité, il est arrêté par
deux policiers qui prétendent reconnaître en lui un de leurs
agresseurs. Le lendemain, en audience des flagrants délits, ce lycéen
est condamné à six mois de prison dont trois avec sursis. Non seulement
Gilles Guiot n'a pas participé à la manifestation, mais il est
« apolitique » , c'est-à-dire, dans le langage journalistique de
l'époque, non membre ou sympathisant d'une organisation d'extrême
gauche. Un mouvement de solidarité s'enclenche, d'autant plus fort que
la victime n'est pas sujette à caution.
L'initiative formelle de
la mise en place de la première coordination lycéenne revient, à
l'occasion de cette mobilisation, à des militants lycéens du lycée
Chaptal. Catalyseurs de l'émotion des lycéens et utilisant le réseau
fourni par leurs groupements politiques, ils convoquent une assemblée
générale de délégués des comités parisiens de soutien à Gilles Guiot
qui se transforme en coordination. Cette structure popularise le
mouvement, édite des tracts et prend l'initiative d'appeler à une
manifestation, le mercredi 18 février, manifestation interdite par la
préfecture de Police ce qui amplifie son écho médiatique. La
coordination, dont les actions sont attentivement suivies convoque
alors un sit-in, le jour du procès, au Quartier latin, place
Saint-Michel à deux pas du Palais de justice. Gilles Guiot est relaxé
le soir même. L'extrême gauche lycéenne, très divisée depuis la
dissolution des Comités d'action lycéens11 (CAL) à la rentrée 1969, a trouvé ainsi non seulement un mode commun
d'action, mais surtout le moyen d'une représentation collective capable
de coordonner la mobilisation de lycées dispersés12.
La nouveauté de la coordination réside dans la mise en place d'un
système de délégation qui a été capable de construire une image
collective où chacun a pu se reconnaître : lycéens simplement
solidaires ou sympathisants d'extrême gauche soucieux de faire reculer
la politique répressive des pouvoirs publics. C'est une représentation
collective plus large que celle des spectres partidaires, capable de
mettre, dans l'action, un terme aux divisions. Les réseaux militants
lycéens la poursuivent en 1973 contre l'application de la loi Debré
(votée en 1971), qui prévoit de supprimer les sursis automatiques des
étudiants. A cette occasion est mis en place pendant plusieurs
semaines, un réseau national efficace. La coordination lycéenne contre
la loi Debré se dote d'un Comité central de grève, de structures
locales et régionales, d'une plate-forme. Enfin, elle manifeste sa
volonté de ne voir personne négocier à sa place avec les pouvoirs
publics. Cette première coordination nationale d'un mouvement de grève
assoit définitivement le modèle « coordination » qui devient dès lors
le passage obligé de toutes les tentatives de mobilisation dans les
lycées et les universités.
La recherche généalogique de ce
nouveau mode spécifique d'organisation et de mobilisation permet à ce
point d'en préciser les contours qui dans les lycées et les universités
ne varieront plus.
Tentative de définition
Une
coordination peut être définie comme une forme d'organisation
temporaire, faisant son apparition au cours de périodes de mobilisation
sociale, et se donnant pour fonction d'organiser et de représenter, si
possible sur le plan national, des personnes appartenant à une même
catégorie socioprofessionnelle en vue d'une action collective. Toutes
les coordinations se sont jusqu'à maintenant présentées comme des
structures assurant l'unité des acteurs mobilisés par-delà les
tendances politiques ou syndicales.
Forme d'organisation
temporaire, une coordination se différencie de ce fait d'une
organisation syndicale ou politique. Si elles se pérennisent, les
coordinations changent de nature. Ce passage d'un état à l'autre est
parfois tenté, mais demeure une opération difficile. A titre d'exemple,
la coordination infirmière ne peut maintenir son unité dès lors qu'elle
aborde le débat de sa transformation en organisation permanente de type
syndical à partir de juin 198913.
Dans la jeunesse scolarisée cependant, deux cas de coordinations ont
réussi leur transformation en organisation permanente en gardant
l'influence acquise : la coordination des collèges d'enseignement
technique (CET)14 en 1973 transformée par Lutte ouvrière en Ceux du technique et la coordination lycéenne de 1978 qui se transforme en Coordination permanente lycéenne
(CPL). Au lendemain du mouvement lycéen de 1973, la CGT préoccupée par
l'impact des coordinations dans la jeunesse, en particulier dans
l'enseignement technique - considéré comme le lieu de formation des
ouvriers qualifiés - met sur pied une Coordination permanente des CET
qui se présente comme une organisation syndicale des élèves du
technique, tout en jouant sur le terme coordination. Cette organisation
est dissoute par la CGT en 1980.
Les coordinations regroupent
des acteurs d'une même catégorie socioprofessionnelle au sens étroit du
terme : elles se différencient en cela d'autres structures temporaires
de mobilisation transcatégorielles ou multisectorielles qui ont existé
dans l'histoire comme les conseils ouvriers ou les soviets15.
Les tentatives de mise en place de coordinations intercatégorielles
dans les années 1968 se sont révélées être des échecs. Chez les
cheminots, par exemple, ce sont les agents de conduite, l'élite de la
profession, qui ont donné naissance à une coordination plus dynamique
que celle dite intercatégorielle des cheminots qui rassemblait avec
quelques agents de conduite, des guichetiers et des catégories
considérées comme moins nobles du rail. L'émergence des coordinations
n'est pas un phénomène spontané, mais manifeste une volonté de
subversion du répertoire traditionnel des organisations syndicales, et
de leur fonction, par des groupes militants qui ont intérêt à la
modification des rapports de force entre organisations au moment où
l'état de crise16
dans un secteur donné n'est plus maîtrisé par les organisations
traditionnelles. Ce n'est donc pas la faible structuration syndicale ou
politique d'un espace social qui détermine la possibilité que puisse
surgir une coordination - si le secteur de la santé est faiblement
structuré par les syndicats, il n'en va pas de même à la SNCF -, mais
l'existence d'une concurrence entre groupes militants. Dès que les
organisations s'avèrent capables de canaliser les crises dans l'espace
social qu'elles contrôlent, une coordination ne peut venir imposer une
modification des règles du jeu. Les échecs des différentes tentatives
de coordinations d'instituteurs ou l'absence de coordination chez les
enseignants du secondaire sont là pour l'attester. De même, si une
coordination peut se mettre en place dans une phase de mobilisation,
elle ne peut remettre en cause le mode de structuration dans un secteur
donné qu'à la faveur d'une intensification de la crise, de
l'affaiblissement général des organisations et de l'évolution du
rapport des forces. Il est remarquable cependant que les secteurs où
sont apparues des coordinations aient connu antérieurement à la crise
des processus de mobilisation partielle qui ébranlent le système
d'organisation de ces secteurs.
La grève de l'hiver 1986/87 a
débuté chez les cheminots au lendemain de la présentation par la
direction de la SNCF d'un projet de restructuration de la grille des
salaires et de suppression de diverses primes, dont la prime de saisie
informatique, attribuée aux sédentaires des guichets de réservation.
Elle est la suite d'une série de conflits qui ont agité la SNCF depuis
1980 et dont les plus importants sont les mouvements de grève (en 1981,
1983, 1985) contre la conduite à agent unique. Les organisations
syndicales ont été incapables de trouver une position qui n'apparaisse
pas comme un refus de la modernisation et qui en même temps empêche la
mise en place de la conduite par un seul agent et la réduction des
effectifs qui accompagne cette mesure. Enfin, il faut y ajouter la
crise d'autorité de la direction de la SNCF, dont la légitimité et la
compétence sont remises en cause à la suite d'une série d'accidents
ferroviaires, mais dont les responsabilités pénales incombent aux
agents de conduite concernés.
De même, le secteur hospitalier
connaît, avant 1988, pour des raisons tant financières que statutaires,
des mouvements de crise réguliers, dont les infirmières n'ont pas le
monopole. Des médecins aux personnels non médicaux, chaque catégorie
s'est mobilisée au cours des dernières années. Sans parler de la grève
contre le ministre communiste J. Ralite, organisée en 1983 par les
patrons pour la défense du secteur privé hospitalier, les crises
hospitalières prennent la forme de mobilisations partielles, de
protestations locales, sur les conditions de travail en particulier.
Ces mobilisations ont été, un temps, plus ou moins contrôlées par les
organisations syndicales dans le cadre de journées d'action régulières.
C'est au lendemain d'une de ces journées d'action syndicales, en mars
1987, que débute le processus de construction de la coordination à
l'initiative d'un groupe de militants minoritaires au sein de la CFDT.
Elle est le produit des habitudes de travail entre des syndiqué-e-s de
la CFDT et des non syndiqué-e-s, en particulier dans le secteur
psychiatrique. En convoquant les premières réunions, le CRC/CFDT17
a mobilisé autour de lui cette frange militante de non syndiqué-e-s qui
a un rôle symbolique dépassant ses capacités militantes :
il
faut déjà dire que, dès le mois de mars, quand il y a eu la
manifestation du 25 organisée par l'UNASIIF (qui est l'association
"corpo." des infirmières), ceux qui ont lancé, dans cette manif, un
appel à une assemblée générale l'après-midi même étaient en général des
syndiqués, et même des militants syndicaux. Cette assemblée a eu lieu à
la Bourse du Travail. Après la discussion, un petit groupe a pris
l'initiative de se réunir dès la semaine suivante et préparer la
poursuite de l'action. Dans ce petit groupe [il s'agit du bureau
provisoire, c'est nous qui soulignons] on était cinq... dont trois
syndicalistes.18
La
mise en place des coordinations pose le problème de la limite des
organisations traditionnelles à être les uniques représentantes des
groupes mobilisés. La réussite de la grève lancée par la coordination
infirmière montre que les syndicats ne parviennent plus à canaliser la
mobilisation dans un cadre défini et contrôlé par eux. Une vive lutte
d'influence se déroule entre les tenants d'un mode revendicatif qui
refuse de remettre en cause la structure globale, la hiérarchie de
responsabilité et les rapports sociaux, sans que l'on puisse dire que
ceux qui représentent une conception traditionnelle de l'action soient
extérieurs au groupe social mobilisé. Il s'est trouvé des infirmières
de la CFDT pour exclure les militantes et militants qui animaient la
coordination des infirmières, comme des agents de conduite CGT pour
condamner la forme du mouvement de 1986. Enfin, dès leur origine, les
coordinations ont favorisé un mode revendicatif plus soucieux du
qualitatif - le rapport au travail, à l'institution ou aux modes de vie
et les rapports entre les sexes - que du quantitatif. Par son succès,
la coordination des infirmières a sans doute permis d'asseoir cette
spécificité des coordinations dans le monde salarié qui est de faire
émerger des « revendications diffuses pour lesquelles le syndicat, même
quand il est présent, n'est pas un canal possible (le malaise
enseignant, l'intrication vie privée / vie professionnelle chez les
conducteurs de train, certaines formes atypiques de revendications...) »19.
C'est dans la jeunesse cependant que cet aspect des coordinations a été
le plus développé à la faveur des mobilisations des années 1970. Si le
mouvement lycéen de 1973 a eu pour prétexte la loi Debré, son contenu
revendicatif dépasse largement le problème des sursis qui du reste
concernait moins les lycéens que les étudiants du reste peu mobilisés.
Le mouvement de 1973 fait rejaillir des questions sur l'organisation
scolaire, le contenu des cours et le mode de vie. Les thèmes féministes
pénètrent au sein des lycées et le mouvement favorise la constitution
des premières commissions ou groupes-femmes sous l'impulsion de
lycéennes sensibles à ces thèmes. Elles développent une argumentation
spécifique en faveur de la participation à la mobilisation contre la
loi Debré : celui de la critique des travers phallocratiques de
l'institution militaire. Là encore s'exprime à travers la coordination
le refus de l'ordre moral très présent encore dans la société. Le
rapport étroit entre sexualité, contraception et féminisme est à
l'origine d'initiatives auxquelles les pouvoirs publics répondent par
des sanctions. Au cours de l'année scolaire 1972/1973, une enseignante,
professeur de philosophie dans un lycée de Belfort, est inculpée pour
« outrage aux bonnes mœurs » pour avoir lu à ses élèves un tract du
docteur Carpentier « apprenons à faire l'amour car c'est le chemin du
bonheur ». Des groupes femmes se créent dans des lycées en particulier
dans certaines grandes villes (Paris, Marseille, Lyon et Caen).
Chez
les élèves du technique à partir de 1973, les comités et les
coordinations demandent l'égalité d'accès entre garçons et filles à
toutes les formations professionnelles, alors que les filles sont de
fait interdites d'accès à certains secteurs particulièrement
discriminants. Cette revendication se retrouve encore dans les
coordinations de 1978 contre l'alternance ; c'est un des motifs de
distanciation entre la CGT et son organisation de collégiens - la Coordination permanente des CET/LEP
- à la suite des difficultés rencontrées avec un groupe d'élèves
imprimeurs qui admettent mal que les filles ne puissent travailler la
nuit dans les métiers qualifiés du livre alors qu'elles le peuvent dans
les métiers non qualifiés, comme aux Nouvelles Messageries de la Presse
Parisienne. En 1976, la plate-forme de lutte de la coordination
lycéenne contre la réforme Haby comporte un chapitre sur l'égalité
d'accès à toutes les filières entre garçons et filles, visant
explicitement les filières scientifiques. Il en est de même à
l'Université. On retrouve cette préoccupation en 1986 dans les milieux
militants. Sciemment, le bureau de la coordination fait apparaître deux
porte-parole (une étudiante et un étudiant) afin de mieux représenter
le milieu étudiant, à majorité féminin. Cette mesure, non remarquée à
l'époque par la presse, soulignait le décalage entre le monde étudiant
et ses représentants institutionnels. La MNEF, et les syndicats
étudiants sont présidés ou dirigés par des hommes20.
Grâce à l'impact de la coordination de 1986 et au rôle joué par des
militantes, des étudiantes ont pu accéder, dans des partis politiques
de gauche, à des responsabilités qui leur auraient été très
certainement inaccessibles sans ce mouvement étudiant. C'est une des
conséquences de ce mouvement d'avoir pour la première fois été
représenté par des figures autres que masculines et d'avoir ainsi levé
un blocage. Le mouvement lycéen qui s'est déroulé en 1989 a vu de la
même manière apparaître des figures féminines comme porte-parole de la
mobilisation. Cela n'a pas été le cas en 1973 ou 1976. Peut-être
serait-il intéressant de relier cette émergence des filles dans les
mobilisations lycéennes à leur réussite scolaire supérieure à celle des
garçons.
Dans les coordinations infirmières, on retrouve des
personnes ayant connu les mobilisations de la jeunesse lycéenne et
étudiante des années 1970. Ainsi lors d'un entretien accordé à la revue
syndicale Collectif, Irène Leguay, du bureau de la coordination
infirmière, indique : « Auparavant, il y a eu un conflit dont je me
souviens en 1978, j'étais élève à l'école d'infirmières, on avait fait
grève contre l'exploitation des élèves... ». Au sein du bureau de la
coordination des infirmières à la fin de la grève nous trouvons plus de
25 % de membres qui ont connu les coordinations d'élèves infirmiers,
dont l'un des porte-parole, Pascal Dias21.
Certains ont choisi, parfois même après avoir obtenu un diplôme de
troisième cycle, de devenir infirmiers ou infirmières psychiatriques22.
C'est donc dans les parcours individuels que se lit la spécificité
d'une génération de femmes et d'hommes, de militantes et de militants,
issus d'un double héritage des années 1968 : un emploi en décalage avec
une formation initiale élevée.
Un double héritage : les années 68 et la crise économique
L'étude
des coordinations de salariés montre que leur genèse est directement
liée à l'action de groupes militants dont la caractéristique
essentielle est d'être, à cause de leur expérience antérieure, en
décalage avec les normes qui dominent le monde syndical : des
directions chargées de définir les stratégies et des modes corrects
d'action ainsi que des registres de revendications. En ce sens, les
coordinations sont un fait de génération, non pas tant en terme de
classe d'âge, même s'il n'est pas anodin que la moyenne d'âge - autour
de 33/34 ans au sein de la coordination infirmière23, 32 ans au sein d'une des coordinations cheminotes24
- de celles et ceux qui s'investissent dans les coordinations dans le
monde salarié, indique qu'ils ont appartenu aux générations lycéennes
des années 1970 ; mais au sens où il s'agit bien d'un groupe qui, quand
il se mobilise, « éprouve comme naturelles ou raisonnables des
pratiques ou des aspirations que les autres ressentent comme
impensables ou scandaleuses ou inversement »25.
Après avoir intégré les coordinations comme un instrument du répertoire
d'action collective au cours des manifestations de la jeunesse
scolarisée, les militants venus de ces mobilisations de la jeunesse ont
continué à bousculer les modes d'action traditionnels des syndicats26.
Face aux défenseurs de l'ordre, ils ont « l'habitus impliquant la
connaissance et la reconnaissance des lois immanentes du jeu, des
enjeux, etc. »27,
et la particularité d'avoir une compétence et la connaissance pratique
qui permettent ainsi de produire le discours nécessaire pour organiser
des mobilisations. De plus ils disposent en général d'un capital
culturel supérieur à la moyenne de leur milieu. Ainsi une étude de
l'INRP indiquait que « les militants d'extrême gauche, et en
particulier ceux de la Ligue communiste ont des particularités qui
renforcent leur aura : leurs connaissances culturelles, politiques et
économiques sont beaucoup plus fortes que celles de leurs camarades »28. Les mêmes différences de capital culturel se retrouvent entre salariés militants et non militants29 .
Les coordinations fonctionnent grâce à cette rencontre entre des
acteurs qui expriment leurs mécontentement et des militants. Mais,
elles renvoient aussi plus généralement aux spécificités de leurs
secteurs d'activité.
Un point commun semble bien relier les
différentes coordinations entre elles : le capital scolaire des acteurs
mobilisés dans le cadre de ces coordinations, si l'on convient que « la
propension à déléguer à d'autres, reconnus pour leur compétence
technique, la responsabilité des affaires politiques varie en raison
inverse du capital scolaire possédé »30 .
Toutes les catégories salariées qui ont connu des coordinations ont un
capital scolaire ou de formation élevé. C'est vrai à la SNCF, tant pour
les agents de conduite que pour les guichetiers sédentaires. C'est vrai
aussi chez les infirmières. Ces catégories ont vu leurs compétences et
qualifications augmenter et leurs fonctions évoluer en même temps que
l'évolution des techniques. Que ce soit à la SNCF, où cette
transformation est liée à celle du matériel, ou chez les infirmières
(la spécialisation ne touche pas seulement les médecins, mais
l'ensemble des personnels soignants). Ainsi les infirmières sont
passées d'une qualification étroite, limitée aux soins mineurs
(toilettes, pansements, simples injections) à l'adaptation aux
évolutions techniques qui nécessitent une augmentation de la
qualification. Les secteurs de la fonction publique, dont le niveau de
recrutement est scolairement élevé, ont été les premiers touchés ; le
recrutement par concours draine des surtitrés qui trouvent des
débouchés dans des emplois autrefois destinés à des individus au
capital scolaire inférieur. Au concours de recrutement des écoles
d'infirmières se présentent des candidates qui ont souvent fait une ou
deux années d'études supérieures, parfois plus. Les guichetiers SNCF ou
les postiers sont parfois titulaires d'une licence. La présence de ces
catégories permet d'expliquer le détachement vis-à-vis du mécanisme de
la délégation syndicale dans les périodes de mobilisation. Des groupes
d'acteurs se comportent comme si leur implication favorisait leur
politisation et les amenait à vouloir prendre directement en charge une
mobilisation qui les concerne et dont ils pensent être aptes à
maîtriser la dynamique. Cette « assurance culturelle » résulte en
particulier d'un passage prolongé dans le système d'enseignement. Le
système éducatif est aussi à l'origine d'un comportement « citoyen »
avec mise en place d'un instrument à vocation représentative, où la
délégation se fait de manière contrôlée, aux dépens d'une délégation au
responsable syndical qui apparaît d'autant plus lointain que son
élection a en général suscité peu d'intérêt. Le vocabulaire mis en
avant, en particulier par les étudiants, mais que l'on retrouve aussi
chez les infirmières, reflète cette aspiration au contrôle : les
notions de « mandat impératif », de « bureau » au départ presque
toujours « provisoire » sont là pour le souligner et laissent en
permanence la possibilité de remettre en cause ce qui est déjà installé.
Dans
le secteur scolaire, les lycéens de 1973, comme de 1971, sont emmenés
par des élèves de Terminales et de classes préparatoires. Dans le
technique, les élèves en Brevet de Technicien Supérieur sont les
premiers à se mobiliser, suivis des lycéens du technique et, en 1977 et
1978, par les élèves de BEP. De plus, la naissance des coordinations
dans les lycées est liée à une phase importante de mobilisation
politique qui augmente le nombre de ceux qui, grâce à l'action
collective, acquièrent une assurance quelque soit leur âge, comme
l'atteste le fait qu'en 1971 et surtout 1973 des élèves des classes de
quatrième et de troisième (et même moins) aient pu participer à des
coordinations.
Cependant, cette assurance a des degrés variables
et les acteurs n'ont pas une politisation homogène. La place accordée
parfois aux permanents syndicaux lors des périodes de crise en est la
conséquence. L'intégration de représentants syndicaux est une réponse
apportée à ces décalages de politisation, ce qui est particulièrement
net dans le cas des agents de conduite de la SNCF. La coordination
codifie la présence des représentants des organisations syndicales au
sein de ses instances. Elle permet de rassurer ceux qui gardent leur
confiance aux syndicats et aux mécanismes traditionnels de défense de
leurs intérêts, sans mécontenter les autres.
Le haut niveau
scolaire n'est cependant pas automatique pour les acteurs engagés dans
la pratique des coordinations. Tout fonctionne comme si cela concernait
au premier chef des groupes sociaux issus de ces générations, dont
parle Pierre Bourdieu, qui sont victimes de cette « désillusion
collective qui résulte du décalage structural entre les aspirations et
les chances, entre l'identité sociale que le système d'enseignement
semble promettre ou celle qu'il propose à titre provisoire et
l'identité sociale qu'elle offre réellement, au sortir de l'école ».
L'élément moteur des mobilisations dans les CET/LEP, jusqu'aux réformes
permettant aux élèves de ces filières d'espérer un retour vers le
secondaire et la perspective d'une entrée vers le supérieur, est formé
d'élèves de BEP recrutés à la sortie de la seconde et en situation
d'échec scolaire. La situation des élèves de BEP est d'autant plus
frustrante et dévalorisée que les conventions collectives ne
reconnaissent que les CAP. Dans les universités « ce sont les sections
où les promotions professionnelles sont les plus réduites (où l'écart
entre le rendement attendu du titre scolaire et les `situations'
effectives offertes est le plus spectaculaire), dans les universités où
les effectifs de ces sections sont les plus nombreux, à l'instar du
département de sociologie de certaines universités parisiennes, qui
fournissent les contingents d'avant-garde de la révolte étudiante31 ».
En 1986, la situation universitaire des porte-parole du mouvement,
illustre une situation qui ne s'est pas modifiée. Au sein même des
délégations présentes dans les coordinations, les étudiants qui
représentent les universités sont en général des étudiants en lettres32 ,
dont ce n'est pas la première expérience de mobilisation. Ce sont donc
les catégories les plus en situation de frustration relative, ou qui
prennent conscience de leur situation réelle au regard de leurs
aspirations, qui sont à la pointe des mobilisations et constituent
l'armature des coordinations. A la SNCF, ce sont deux des catégories
les plus diplômées que l'ont retrouve en priorité au sein des
coordinations. Les agents de conduite et les guichetiers agents
commerciaux qui ont le bac et plus. A cela s'ajoute, dans le
déroulement même de la carrière, le décalage entre le type de tâches et
de responsabilités confiées réellement, et sa non-prise en compte par
un statut défini au sein du processus de travail et conférant un
pouvoir réel de décision. Ainsi, la SNCF se caractérise par un type
d'organisation du travail autoritaire et bureaucratique. Dans la santé,
les infirmières sont au point de jonction entre les malades et le corps
médical, mais leur statut reste fondé sur la dépendance et la
soumission, sans pouvoir décisionnel. A cela s'ajoute le sentiment
d'une carrière bloquée, sans perspective de promotion sociale. Pour les
roulants, à la SNCF, la diminution des effectifs liée à l'amélioration
des techniques (la conduite par un agent seul) contribue à diminuer la
possibilité de promotion interne par l'affectation sur des trains à
longue distance et en particulier les TGV. Le déroulement des carrières
des professions de santé est tout aussi bloqué ; leur évolution dépend
de la reconnaissance d'un statut de l'infirmière qui corresponde aux
tâches effectives33, reconnaissance qui ne peut se faire sans une remise en cause de la hiérarchie médicale.
Les
groupes qui se mobilisent dans le cadre des coordinations sont donc
ceux qui, par leur niveau scolaire, la compétence et la situation
réelle, ne sont pas les plus démunis, mais s'estiment dévalués. Dans ce
cadre, le refus de l'inter-catégories des coordinations s'explique
aussi par le refus de lier son sort à celui d'autres dont la situation
est moins enviable. Pour des catégories qui sont employées à un niveau
de compétence inférieur à leur niveau scolaire, et qui ont tendance à
être tirées vers le bas, lier leur sort aux catégories inférieures
c'est aller dans le sens d'une non-reconnaissance de leur spécificité
dans le processus de soins. Les infirmières ont avant tout sollicité la
solidarité de personnalités ou de catégories supérieures à leur statut
dont le poids symbolique soulignait leur importance, et ont eu
vis-à-vis des catégories non soignantes une attitude de distanciation.
Sans rejeter les revendications des autres catégories
(aides-soignantes, brancardiers), elles se sont adressées aux médecins
et grands patrons seuls à même de les reconnaître dans leur valeur
médicale et sociale au sein de la structure hospitalière. De même les
agents de conduite de la SNCF appellent l'ensemble des personnels à
faire comme eux, mais en aucun cas à se joindre à eux. Ce rapport à
l'intercatégoriel est un des éléments qui différencie les coordinations
du syndicalisme confédéré justement censé élaborer les revendications
en fonction d'une vision d'ensemble. Il est vécu comme stratégie de
dilution des revendications, qui ne permet plus aux acteurs de
contrôler leur mouvement. et comme stratégie de reconquête de la
délégation de pouvoir par les professionnels syndicaux.
Le débat
sur l'intercatégoriel n'est pas spécifique aux salariés. En 1973, le
mouvement lycéen contre la loi Debré débute chez les élèves du
technique. Ils sont à l'initiative de la première coordination à Paris,
mais leurs problèmes spécifiques passent au second plan. Le sentiment
d'être dépossédés de leur lutte aboutit à la mise en place de deux
coordinations, les collégiens du technique en constituant une spécifique34.
En 1986, la coordination étudiante, en monopolisant la représentation
de la jeunesse « toutes catégories », relègue au second plan la
mobilisation des lycéens, numériquement plus forte que celle de leurs
aînés35.
Ainsi, se dessine une des caractéristiques de ces coordinations :
l'unicité catégorielle où se différencient étudiants, lycéens et élèves
du technique.
Bien que catégorielles, les coordinations sont une
figure de la radicalité. Cependant cette radicalité, capacité à
remettre en question le cours ordinaire des modes de revendication et
de mobilisation, n'est pas nécessairement fonction du nombre de
personnes impliquées. Elle dépend bien d'avantage de la mise en avant
d'objectifs et de méthodes qui rompent le consensus revendicatif dans
l'espace public. Il semble cependant que l'extension d'un mode d'action
s'accompagne d'une forme de banalisation et d'affadissement, y compris
pour les coordinations. Dans la jeunesse, les coordinations les plus
marquantes sont celles qui ont posé des problèmes impertinents : en
1971, le droit à la citoyenneté et à la participation des jeunes de
moins de 21 ans à la vie publique, récurrent depuis 1968 ; en 1973 le
refus du retour à un ordre moral qui passe par un encadrement plus
accentué des jeunes en cours d'études. Les coordinations de 1986 et
celles qui ont suivi n'ont pas connu la même radicalité revendicative
malgré la forte mobilisation qui les sous tendaient. L'apparition du
thème politico-médiatique de « génération morale » en est un des
effets. Un autre effet est l'emploi d'une forme singulière de
normalisation des mouvements de jeunes : le dialogue avec des
représentants choisis par les pouvoirs publics de ces mouvements
précédant de peu leur intégration dans le jeu institutionnel. Jamais, à
partir du milieu des années 1980, autant de jeunes issus des
mobilisations n'auront été reçus par les autorités, y compris les plus
hautes, installés dans des commissions ou dans des statuts de
conseiller du prince, pour un résultat aussi peu important en terme de
modification des comportements et des situations. Ce type de rapport
n'a été rendu possible qu'en contrepartie d'un travail d'édulcoration
des fonds revendicatifs réalisé par ceux qui contrôlaient ou qui
assuraient la représentation de ces mouvements. D'où le malaise qui
accompagne, par exemple, la fin des grèves de 1986. L'inflation
médiatique est vécue comme un moyen de promotion de certains dirigeants
et non comme le biais nécessaire pour répercuter le mal de vivre que
l'on a voulu exprimer par la grève. Elle a accentué la perte de
crédibilité des organisations syndicales étudiantes, en particulier de
gauche36.
La coordination infirmière n'a pas connu les mêmes problèmes de
délitement et occupe une place originale. Elle a manifesté une capacité
à rassembler et à marquer en imposant une figure salariale combative à
dominante féminine qui n'a pas été affadie par l'intronisation de ses
représentantes dans un théâtre institutionnel. Il est vrai que le refus
du dialogue manifesté par les autorités ne favorisait pas une telle
intronisation.
La coordination du mouvement des infirmières a
une filiation avec les coordinations lycéennes des années 1968. Le
bilan de la coordination infirmière et des autres coordinations indique
néanmoins qu'elles ne sont pas, par nature, un instrument de subversion
des appareils ou des modes revendicatifs traditionnels. Elles ne sont
pas non plus l'apanage de nouveaux secteurs que les organisations
syndicales seraient incapables de représenter, point de vue réducteur
car les coordinations naissent dans des secteurs qui ne sont pas tous,
à proprement parler, nouveaux ; elles sont plutôt le produit de la
défiance qui existe vis-à-vis de la forme traditionnelle de délégation
de pouvoir et une recherche d'autres rapports de délégation. On peut
penser qu'elles peuvent être la forme privilégiée d'une « nouvelle
figure du salariat féminin » si sa définition accepte d'indiquer qu'il
s'agit d'un salariat surqualifié par rapport à sa situation de travail
et dans une situation de non-reconnaissance sociale de sa
qualification. L'expérience montre que la forme coordination est plus
adaptée à une action collective où les préoccupations qualitatives sont
essentielles et surtout, où l'aspiration au contrôle de sa lutte
participe du besoin de reconnaissance. L'expérience des coordinations
chez les salariés demeure cependant trop limitée - alors qu'elle
s'étale sur près de deux décennies dans les lycées et les universités -
pour permettre une conclusion définitive sur l'apparition, avec elles,
d'une nouvelle figure salariale sexuée. De plus, cette caractéristique
spécifique du travail à majorité féminine - en particulier chez les
infirmières - est, compte tenu de la situation économique, en passe de
s'étendre à l'ensemble des salariés, hommes et femmes. Il n'est pas
certain que le caractère très féminisé du salariat infirmier explique
la forme coordination. En revanche, il est indéniable que cette forme
favorise l'engagement et la prise de responsabilités des acteurs
sociaux, et qu'elle a permis de souligner, dans le cas des infirmières,
la capacité des femmes à intervenir dans l'espace public.