Coordination Nationale Infirmière – CNI infirmiere infirmier syndicat professionnel – 1988 – 2008 : la Coordination fête ses 20 ans

0

Page 5 sur 5

Mouvement social : les années blanches

Paru dans L’Infirmière Magazine, N° 231 du 01/10/2007

Rubrique : Dossier
Auteur(s) : Par Adrien Le Gal

Il y a vingt ans, les infirmières préparaient le plus grand mouvement de leur histoire. Depuis, le souffle est retombé, mais le malaise reste vif.

Automne 1987. À l’hôpital d’Evry, comme ailleurs, on murmure dans les couloirs. Des mots reviennent : salaires, effectifs, conditions de travail, « burn-out », et même « OS de la santé ». Depuis treize ans, les salaires n’ont pas été réévalués. Une infirmière gagne moins qu’un technicien supérieur, moins qu’un ouvrier qualifié. « Notre seule reconnaissance, c’était celle du malade, confirme Martine Schachtel, alors cadre de santé dans cet hôpital. Ça faisait des années qu’on attendait que ça explose. »

De ce vent de colère, les responsables politiques n’entendent rien. Certains, même, enfoncent le clou : en décembre, la ministre de la Santé, Michèle Barzach, publie un arrêté qui ouvre les écoles d’infirmières aux non-bacheliers. Pour présenter l’examen, il suffira désormais d’être inscrite depuis cinq ans à la Sécurité sociale. L’exaspération monte d’un cran.

Salon infirmier

Des coupures de presse s’affichent dans les services : pour la première fois de leur histoire, les infirmières britanniques se sont mises en grève, pour dénoncer les carences du système de santé, et tiennent tête à Margaret Thatcher. Au Parc floral de Paris, où se tient le premier Salon infirmier européen, les Françaises sont admiratives. 25 000 infirmières se sont mobilisées pour l’occasion, un signe précurseur des grandes manifestations à venir. « Ce salon, ça a vraiment renforcé leur sentiment d’appartenir à une profession, note Alain Rebours, ancien journaliste à Politis. Chez les cadres, surtout, qui ont beaucoup pesé après pour que les grèves soient suivies. » « Le Parc floral, c’était vraiment une nouveauté, pour nous, renchérit Nicole Benevise, alors infirmière à l’hôpital Saint-Antoine. Pour la première fois, il y avait la volonté de toutes nous réunir, qu’on appartienne ou non à une association ou à un syndicat. »

Bataille pour l’identité

Les syndicats, les infirmières ne s’y sentent pas à leur place. Trop investis par les ouvriers, trop prompts à jouer la carte interprofessionnelle. Or les blouses blanches ont bien conscience que la bataille qui se prépare est liée à leur identité. « La CGT était encore embourbée dans les liens avec le Parti communiste, note Alain Rebours, la CFDT était en plein recentrage, il fallait combler un vide. » Et surtout, permettre aux infirmières de se mobiliser, alors que la plupart n’avaient jamais fait de syndicalisme, jamais milité nulle part.

Coordination

C’est ainsi que naît la Coordination infirmière, sur le modèle de celle des cheminots, en 1986. À l’origine, une poignée d’adhérents CFDT d’Île-de-France en rupture de ban, quelques militants encartés à la LCR. Mais l’engouement autour de cette nouvelle structure dépasse largement les frontières politiques. Des infirmières se préparent, se réunissent, apprennent les règles de l’action publique, rédigent des revendications. Le minitel, en plein essor, resserre les liens. Une adresse s’ouvre pour diffuser des textes dans tout le pays : 36 15 Alter Coord. « Ce fil qui nous reliait était vital, surtout vu son faible coût d’utilisation », se souvient Éric Delmas, alors infirmier des PTT.

100 000 manifestants

C’est à la rentrée 1988 que la colère explose. Les socialistes, revenus au pouvoir, semblent s’accommoder du décret Barzach. Le 29 septembre, elles sont 20 000 à manifester dans les rues de Paris : « Notre profession n’est pas une poubelle ! » Le 13 octobre, les infirmières de province rejoignent leurs collègues parisiennes, avec parfois la complicité des employés de la SNCF, qui les laissent monter dans les trains gratuitement. Le cortège est immense : 100 000 personnes. Pourtant, le Premier ministre, Michel Rocard, et le ministre de la Santé, Claude Évin, tardent à engager des négociations, se bornent à rencontrer les syndicats. Malgré les augmentations consenties (8 à 9 %), le mouvement se poursuit. Le gouvernement accuse la Coordination d’être manipulée par l’extrême gauche : « Il est difficile de négocier avec les assistants de M. Krivine », lâche Michel Rocard sur Europe 1.

Légitimité contestée

Dans la rue aussi, la légitimité de la Coordination est contestée. La CGT redoute cet électron libre, nouveau venu sur le terrain de la contestation. Dans les manifestations, on se bouscule : « Il y avait des frictions avec les gros bras de la CGT, se souvient Irène Leguay. J’ai été secouée par leur service d’ordre. Dedans, il n’y avait que des mecs. » Quant à la CFDT, elle s’oppose fermement à ce que la Coordination , « phénomène parisien », participe à de quelconques négociations : « Pour négocier, il faut être élu », persifle son porte-parole, Jean- Pierre Masson.

Pas de miettes !

Les augmentations consenties aux syndicats ne permettent pas d’apaiser le malaise : « On n’est pas des moineaux pour accepter des miettes ! » lance, à la radio, une infirmière de la Coordination (1). D’autant qu’il ne s’agit pas seulement d’argent : « C’est toute la fierté d’une profession qui était en jeu, note Alain Rebours. Les infirmières voulaient casser l’image de pousse-seringue et la machine à fantasmes qui colle à leur métier ». Habitués à discuter avec des syndicalistes, presque tous des hommes, les pouvoirs publics tardent à percevoir les enjeux de sexe dans ce mouvement. « C’était pourtant très important pour nous, insiste Irène Leguay. On a travaillé avec le planning familial, avec des associations féministes. C’était difficile de mobiliser les femmes, pour ça, il fallait que nos mecs nous soutiennent, s’occupent des enfants pendant ce temps. » Dans la cacophonie des manifestations, un slogan fait mouche : « Ni nonnes, ni bonnes, ni connes ».

Les médecins et les cadres

À l’hôpital, les infirmières sont largement soutenues par les cadres. « Avant 1988, c’était rare, souligne Martine Schachtel. Et comme les infirmières étaient moins autonomes qu’aujourd’hui, si les cadres n’aidaient pas, la mobilisation ne prenait pas. À Evry, je m’étais arrangée avec les chirurgiens pour laisser les infirmières manifester. Ils ont joué le jeu. » Si la plupart des internes sont solidaires et acceptent d’accomplir les tâches infirmières, leurs aînés sont parfois plus réticents. À l’hôpital Lariboisière, à Paris, le Pr Armand Piwnica, chef du service de chirurgie cardiovasculaire, s’insurge : « Il est impensable de prendre les malades en otages ; […] il est grand temps que la grève s’arrête. »(2) D’autres, comme le Pr Léon Schwartzenberg, apportent un soutien sans réserve au mouvement. « Ça nous a bien aidées sur le plan médiatique, estime Irène Leguay. Sur le terrain, leur soutien était très théorique. Mais la mobilisation a changé le rapport avec eux ; on n’était plus considérées comme les bonnes des médecins, on était moins dans un rapport de domination. »

Du côté des pouvoirs publics, c’est la confusion. François Mitterrand donne l’impression d’approuver les manifestations, parle de « mouvement pour la dignité », sur fond de conflit politique avec Michel Rocard. Ce dernier, voyant que Claude Évin ne comprend pas les enjeux du mouvement, demande à Michèle André, secrétaire d’État chargée des droits des femmes, d’intervenir sur le dossier. « J’avais déjà dit qu’il ne fallait pas traiter ce mouvement brutalement comme le faisait Évin, se rappelle Michèle André, directrice d’hôpital de formation. Il fallait être attentif à l’exaspération d’une profession très largement féminine, qui avait du mal à concilier l’exercice avec la vie familiale. Les infirmières en avaient marre de se voir donner des ordres par les médecins, d’être des exécutantes. Claude Évin l’avait pris d’assez haut, était très hostile à ce que j’intervienne sur son secteur, il considérait que c’était de l’ingérence. Moi, je voulais qu’on ait une approche moins bureaucratique, plus humaine, qu’on soit dans une écoute subtile de ce qui se passait. »

Rapport aux oubliettes

Michèle André fait le tour des établissements, écoute les infirmières, rend un rapport au Premier ministre(3). « On a noté les problèmes logistiques, les inégalités entre les établissements. Comme nous l’ont dit les infirmières, il suffit qu’un chariot ne roule pas pour rendre le travail impossible… Dans l’immédiat, la mission a calmé les esprits. Mais dans les faits, on a très peu tenu compte de mon rapport. »

« Un an après, le calvaire ! »

Un an plus tard, les infirmières sont à nouveau dans la rue, et reprennent leurs mots d’ordre : les effectifs, les salaires. La CGT et la Coordination s’accordent pour dire que malgré les revalorisations consenties un an plus tôt, le compte n’y est pas. En un an, la crise s’est même aggravée, et pour la première fois, les écoles d’infirmières n’ont pas réussi à remplir leurs classes en septembre. « Un an après, c’est le calvaire ! Alors, Évin, que vas-tu faire ? » scandent les manifestants. Mais entre temps, la détermination est retombée et la manifestation est un échec : les infirmières ne sont que 4 500 dans le cortège, presque toutes venues de la région parisienne. Claude Évin ne prend même pas la peine de les recevoir.

La contestation est-elle morte ? Au Salon infirmier de 1990, le ton reste très revendicatif. La Coordination nationale infirmière (CNI), devenue une association professionnelle, profite de l’occasion pour parler conditions de travail, formation continue et, déjà, reconnaissance du diplôme à bac + 3.

Diplôme d’État

Un an plus tard, ce sont les aides-soignantes qui battent le rappel, furieuses d’avoir été « les oubliées de 1988 » : elles veulent une définition claire de leurs tâches, une formation plus précoce et un diplôme protégeant leur exercice. Rapidement, le mouvement s’élargit : au printemps, ce sont les infirmières anesthésistes de l’hôpital Cochin qui se mettent en grève, protestant contre le manque chronique d’effectifs. La grogne gagne bientôt toute la réa’, et en mai, les Isar (infirmières spécialisées en anesthésie-réanimation) rejoignent le mouvement et manifestent pour obtenir une grille indiciaire spécifique. Bruno Durieux, nouveau ministre chargé de la Santé, lâche du lest, propose la création d’un diplôme d’État à la place du « certificat d’aptitude », et accepte de mettre en place un cadre juridique des gardes et des astreintes.

La pénurie s’aggrave

Mais dans le même temps, la pénurie de personnels paramédicaux s’aggrave encore. L’AP-HP compte un millier de postes vacants. La fronde reprend dans la profession, et en septembre 1991, les manifestations rassemblent 10 000 personnes à Paris sur le thème des conditions de travail. Certes, depuis 1988, l’unité s’est fissurée. Mais la Coordination nationale, l’Union infirmière de France et la Fédération CRC (Coordonner, rassembler, construire) se mettent d’accord pour défiler ensemble, aux cris de « Infirmières en colère, y’en a marre de la galère ! » Des libérales se joignent même au cortège, arborant leurs badges « Action santé », en forme de coeur, accompagnées par des élèves infirmières : « On ne veut pas débuter idiotes », entend-on dans les rangs.

La violence des gendarmes

« Au début, la CGT était avec nous, se rappelle Erick Rabette, infirmier en gériatrie à Limoges, à l’époque porte-parole de la CNI. Ils avaient peur de se laisser dépasser à nouveau par le phénomène. » Le mouvement est parti pour durer ; sur le trottoir de l’avenue de Ségur, devant le ministère de la Santé, des infirmiers organisent un sit-in, s’installent sous une tente, au début pour quarante-huit heures. Ils y resteront quatre ans.

Le 17 octobre, c’est le choc. Les infirmières, lasses d’attendre d’être reçues, se dirigent vers le palais de l’Elysée. La réponse est brutale : les gendarmes mobiles tirent des grenades lacrymogènes, déclenchent un canon à eau. Bilan : un tympan perforé pour une étudiante de Bichat, un traumatisme crânien pour un infirmier. Et surtout, des images désastreuses pour le gouvernement, diffusées en boucle sur les chaînes de télévision. Du pain bénit pour la droite : les infirmières reçoivent le soutien de Valéry Giscard d’Estaing, de Jacques Chirac… Les badges « Tirez pas sur l’infirmière », fabriqués en Corée du Sud, s’arrachent. Le ministre de l’Intérieur, Philippe Marchand, rentre d’un déplacement à Ajaccio. Devant les caméras, il assume tout, n’hésite pas à parler de « moyens adéquats » : « Il ne fallait pas que les infirmières marchent sur l’Elysée. » Les manifestantes hurlent au scandale, Bruno Durieux demande une enquête. Son collègue Philippe Marchand lui oppose une fin de non-recevoir. Aujourd’hui conseiller d’État, il n’a plus la même version des événements : « C’était une affaire montée de toutes pièces, une provocation menée dans les rangs des forces de l’ordre. La télévision s’était installée en face des lieux de l’arrosage deux heures avant qu’il ait lieu. En vérité, je n’ai jamais donné l’ordre d’arroser les infirmières. Ça a provoqué des images lamentables, et à l’époque, j’ai dû tout prendre sur la gueule. »

« On continue ! »

La violence des forces de l’ordre a, paradoxalement, rendu service aux manifestants. Lorsqu’Édith Cresson demande à Bruno Durieux de reprendre les négociations, les infirmières se retrouvent en position de force, portées par un large mouvement de sympathie. Rapidement, un accord est signé avec quatre organisations syndicales représentant les infirmières et les aides-soignantes : il limite les travail de nuit à 35 heures, augmente les primes spécifiques, accorde aux infirmières libérales la reprise de leur ancienneté si elles rentrent à l’hôpital. Mais malgré les avancées, la CGT, la CNI, FO et l’Union infirmière de France refusent de signer, pensant que la popularité du mouvement peut leur permettre d’obtenir plus. Devant le ministère de la Santé, des infirmiers continuent de camper sous la tente. « Durieux se moque de nous, on continue », peut-on lire sur un carton, le soir de la signature de l’accord.

C’est le plus long sit-in de l’histoire des manifestations en France. 1459 jours et 1470 nuits, pendant lesquels une vingtaine d’infirmiers se relaient, quitte à mettre leur vie professionnelle et familiale entre parenthèses. Après l’automne 1992, année du dernier baroud d’honneur des manifestantes, la Coordination se divise sur l’initiative de la tente, seuls les plus « durs » la soutiennent. « C’était un défi, une sorte d’engrenage, se rappelle Erick Rabette. On avait des discussions féroces entre ceux qui voulaient arrêter et ceux qui voulaient continuer. Moi, j’ai été gréviste pendant quatre ans. Je ne suis allé travailler que quelques week-ends, en tout. »

Entre 1991 et 1996, la poignée d’irréductibles endure le froid, la chaleur, et surtout, sur le carrefour de la rue de Ségur, le bruit. Neuf ministres de la Santé se succèdent, les infirmiers restent en place. Le campement devient le symbole d’un conflit qui pourrit sur place. Un soir de novembre 1993, la tente prend feu. « J’étais seul à ce moment-là, pour la garder, se rappelle Gérard Bietenhader, infirmier au CHU de Dax. J’ai traversé le carrefour pour aller téléphoner, et quand je suis revenu, elle brûlait. La police a repris les lieux, mais finalement, on a réussi à revenir. L’Abbé Pierre nous a prêtés des lits. » Les grévistes bénéficient aussi du soutien discret du maire de Paris, Jacques Chirac. Son conseiller Michel Roussin obtient que la tente soit raccordée à l’électricité, et les félicite : « C’est vous, les durs à cuire. »

Il faut attendre le 18 juin 1996 pour que, de guerre lasse, les derniers infirmiers lèvent le camp. « On a vu que ça ne servait plus à rien, une tente ne peut pas obtenir de négociations, dit Gérard Bietenhader. Mais globalement, ça a été positif : on a rencontré énormément d’infirmières, on a reçu beaucoup de témoignages de sympathie. »

« Les Ibode que j’aime »

Entre temps, « l’esprit Coordination », marqué de corporatisme, s’est émoussé. « Beaucoup de grévistes impliqués dans le conflit depuis 1988 ont rejoint les syndicats, dit Alain Rebours. Les infirmières ont prouvé qu’elles avaient une identité forte, mais se sont rendu compte que pour que les choses bougent, il fallait impliquer tous les acteurs de l’hôpital. »

Après ce conflit historique, un calme relatif se fait entendre. Des mouvements reprennent çà et là, mais ils restent localisés. En novembre 1999, des grèves éclatent au service des urgences de l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, pour protester contre la fermeture des urgences de l’hôpital Rothschild. Le mouvement gagne plusieurs établissements de l’AP-HP, mais en décembre, un accord est trouvé pour la création de postes supplémentaires. En mai 2000, ce sont les anesthésistes, devenues « Iade », qui manifestent à plus de 80 % pour réclamer une grille indiciaire spécifique. Le même mois, elles sont rejointes par les Ibode, qui exigent également l’exclusivité de fonction dans les blocs opératoires ; « Toutes les Ibode que j’aime, elles viennent de là, elles viennent du bloc », chantent les infirmières sur un air de Johnny. Les infirmières sont immédiatement reçues par Martine Aubry, et Élisabeth Guigou poursuit les négociations à partir d’octobre 2000, assistée de Bernard Kouchner dès 2001.

La surprise étudiante

C’est du côté des étudiants que viendra la surprise. Ils étaient pourtant loin d’avoir une culture militante enracinée : très peu présents dans les Crous, ils ne disposaient, jusqu’en 1999, d’aucune organisation représentative. Mais à la rentrée 2000, pour faire face à la pénurie, les quotas d’admission explosent : entre 35 % et 55 % d’augmentation selon les instituts. Pour Guillaume Robin, alors étudiant en soins infirmiers à Strasbourg et président de la Fnesi, qui vient de se créer, le moment est idéal pour lancer la contestation. « On voulait que nos stages soient indemnisés, et des mesures pour les 8 000 étudiants supplémentaires. » Rien à voir avec le slogan choisi : « Et un, et deux, et bac + 3 ! » « Il fallait un mot d’ordre pour mobiliser tout le monde, explique Guillaume Robin. Alors, comme prétexte, on a pris ce qui nous semblait le plus scandaleux, le fait que notre diplôme n’était pas reconnu à bac + 3. Mais dès le départ, on savait qu’on n’obtiendrait rien là-dessus. »

La Fnesi s’organise

Les premières manifestations, en Alsace, rassemblent 300 étudiants. Cette fois, c’est sur Internet que les pétitions circulent et que le mouvement se répand. Le 24 octobre, 14 000 étudiants manifestent dans toute la France. Puis des manifestants perturbent les cérémonies du 11-novembre, d’autres bloquent des péages. À Lyon, quelques grenades lacrymogènes sont lancées, mais les manifestations se poursuivent sans violence. « Quand 90 % des participants sont des filles, les choses se passent bien », explique Guillaume Robin. La Fédération des associations générales étudiantes (Fage), apporte son soutien logistique, aide à diffuser les tracts. Sur le site de la Fnesi, les contributions s’accumulent, chaque Ifsi apporte ses revendications propres.

Elisabeth Guigou ne tarde pas à engager des négociations. Les étudiants sont reçus au ministère, et obtiennent satisfaction sur les stages, le remboursement de leurs frais de déplacement, l’accès aux oeuvres et aux restaurants universitaires, et voient leurs bourses d’études revalorisées. En décembre 2003, 6 500 étudiants se retrouvent dans les rues de Paris et réclament à nouveau une meilleure reconnaissance de leur formation. Aujourd’hui, les discussions buttent toujours sur l’intégration des études paramédicales dans le système LMD.

Illusions perdues

Vingt ans après, un mouvement comme celui de 1988 peut-il repartir ? Au fil des contestations, les infirmières ont revalorisé leur statut et leurs salaires. Elles ont aussi su faire évoluer l’image de leur profession, ce que devrait confirmer la mise en place des délégations d’actes médicaux. Difficile d’affirmer pour autant que le malaise à l’hôpital s’est dissipé ; si le combat s’est apaisé, c’est faute de combattantes. « Plutôt que de manifester, de se mobiliser, les infirmières fuient vers d’autres professions, pense Martine Schachtel. Elles quittent l’hôpital dès qu’elles le peuvent. Elles ont perdu leurs illusions. »

1- « Des rêves au piquet », L’Humanité, 3 août 2007.

2- Marc Poissy, « Des médecins très partagés », Le Monde, 24 octobre 1988.

3- Michèle André, Mission dialogue dans les hôpitaux, La Documentation française, novembre 1989.

À retenir

> Le mouvement de 1988 est né en dehors des syndicats et des associations.

> Les revendications infirmières étaient matérielles, mais aussi symboliques et liées à la proportion de femmes dans la profession (84,6 %).

> Au début du mouvement, les pouvoirs publics et les syndicats estimaient que la Coordination n’était pas légitime.

> Les infirmières ont pu se mobiliser parce qu’elles étaient soutenues par des cadres et des médecins.

leaders

OÙ SONT LES FEMMES ?

Comment représenter une profession à 85 % féminine ? Dès le début 1988, la question du sexe des leaders se pose. Il faut, à tout prix, éviter de donner l’image désastreuse d’un mouvement de femmes mené par des hommes. Mireille Cez préside la Coordination ; Nicole Benevise en est la porte-parole. « C’est surtout dans le bureau de la Coordination que l’on veillait à ce que les femmes soient majoritaires », se souvient Alain Rebours, ancien journaliste à Politis. Irène Leguay, elle, a d’abord hésité à s’affirmer. « Quand il a fallu affronter Krasucki, le leader de la CGT, à la télé, j’avais 26 ans. Au début, je ne voulais pas y aller, je pensais qu’un mec serait plus à l’aise que moi. Sur le plateau, j’étais la seule femme. » Après 1991, les « durs » qui occupent en permanence la tente pendant quatre ans sur le trottoir de l’avenue de Ségur sont surtout des hommes.

La question se repose en 2000 avec le mouvement étudiant. « À la Fnesi, on a joué la parité dès le début », souligne Guillaume Robin. Ce dernier est pourtant clairement identifié comme le leader du mouvement. « Il arrive aussi que les garçons aient de bonnes idées », confie-t-il avec un sourire.

l’infirmière magazine

EN MOUVEMENT DEPUIS VINGT ANS

Et L’Inf’mag’, dans tout ça ? En titrant, dès le premier numéro, en février 1987, sur les risques professionnels, le magazine a donné le ton : du militantisme, de la contestation, de l’efficacité. Annick Jouan, une infirmière de 28 ans, et son compagnon Thierry Verret, éditeur, pilotent la rédaction dans un contexte social effervescent. Les autres titres de la presse infirmière restent centrés sur le soin. « Un magazine qui parlait des salaires, de la formation, c’était révolutionnaire, à l’époque », se rappelle Annick Jouan. La rédaction donne un coup de main à la Coordination , prête ses locaux de la rue Saint-André-des-Arts pour des réunions et des conférences de presse. Pour se constituer un fichier, L’Infirmière magazine lance l’idée d’un Salon infirmier. Actualité oblige, les interventions y sont très politiques et revendicatrices. « L’esprit du Salon n’est plus le même aujourd’hui qu’en 1987, constate Annick Jouan. La demande aussi a changé, l’esprit est plus sage, plus commercial, aussi. »

niveaux de salaire

LES INFIRMIÈRES GAGNENT PLUS QU’EN 1987

Sous-payées, les infirmières ? Globalement, la situation est meilleure aujourd’hui qu’en 1987. À l’époque, une infirmière en début de carrière gagnait, dans le public, entre 5 700 et 5 900 francs de salaire brut par mois, l’équivalent de 1 265 à 1 300 euros d’aujourd’hui, en tenant compte de l’inflation(1). Or une infirmière entrant dans la profession en 2007 peut espérer toucher 1 500 euros dans le public. En fin de carrière, cependant, l’écart se resserre : entre 8 900 et 10 500 francs dans le public (1 975 à 2 300 euros de 2007), contre une moyenne de 2 200 euros aujourd’hui. Dans le privé à but non lucratif, une IDE commençait sa carrière à 7 800 francs en 1987, soit 1 731 euros d’aujourd’hui, et la finissait à 11 240 francs (2 495 euros), primes comprises.

Helène Michelini, L’Infirmière magazine, novembre 1987, « Mini salaires, mais elles font le maximum : les OS de la santé ».

1- http://inflation.free.fr

Bibliographie

> Ras la seringue, histoire d’un mouvement, Alain Rebours, Martine Schachtel, Lamarre-Poinat, 1989.

> Les Infirmières et leur coordination , 1988-1989, Daniele Kergoat, Françoise Imbert, Helène Le Doaré, Daniele Senotier, Lamarre, 1992.

> Journal d’une infirmière, Nicole Benevise, Plon, 1993.

> Les Automnes infirmiers, 1988-1992, dynamiques d’une mobilisation, Patrick Hassenteufel, L’Harmattan, 1993.