Pénibilité du métier d’infirmière, réforme des retraites, catégorie A, salaire, travail de nuit

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Lettre ouverte à Madame Roselyne Bachelot-Narquin, Ministre de la Santé et des Sports

Indignation, colère, incompréhension, il semble bien difficile de traduire par des mots les sentiments d’une profession dont vous sous estimez les maux.
Cependant, dans la mesure où notre silence cautionnerait vos propos, il nous semble nécessaire de réagir à vos allégations, de souligner leurs incohérences vis-à-vis des paroles et des engagements du chef de l’état mais aussi, et c’est encore plus grave, vis-à-vis de l’exercice quotidien de celles et ceux, professionnels de la filière infirmière, dont vous avez la tutelle. …

Les 7 et 8 avril  dernier, à l’Assemblée Nationale, vous avez  défendu bec et ongle votre lettre rectificative n°2329 au projet de loi (n° 1577) relatif à la rénovation du dialogue social dans la fonction publique et son fameux article 30 introduits dans la précipitation pour réformer la retraite de la filière infirmière.
Alors même que la loi Fillon de 2003, appliquée en 2008, a accordé une bonification de un an tous les dix ans pour reconnaître la pénibilité de notre travail, alors même que M. Sarkozy répondait il y a deux mois aux interrogations d’une infirmière « la pénibilité est un sujet complexe et nous devrons en reparler avec les partenaires sociaux », il est aujourd’hui incontestable que vous ayez fait fi des déclarations et des mesures antérieures prises pour l’ensemble d’une profession.
Devant les députés, Mme Bachelot vous avez ignoré ces éléments issus de votre propre majorité, en affirmant « le débat sur la pénibilité doit tourner court. Les chiffres montrent que le métier est aujourd’hui moins pénible ».

Tandis que pour d’autres professions, le débat s’ouvre, pour les blouses blanches il n’y aurait nul besoin de discussion : vous détenez les chiffres de la vérité !

Les infirmières auraient une espérance de vie semblable à celles des autres femmes françaises…. Quelle fiabilité peut-on accorder à cette « vérité » lorsque l’on connaît la grande rigueur dont ont fait preuve jusqu’ici les DDASS pour assurer le suivi de la démographie infirmière ? Nous citerons pour exemple les envois de dossier d’inscription à l’ordre infirmier basés sur le répertoire ADELI à des infirmiers décédés !! Il est clair que dans les méandres de nos administrations notre durée de vie est « prolongée » ! L’âge moyen de départ à la retraite des infirmiers en FPH avoisine les 57 ans…. Ne s’agit-il pas encore une fois d’une donnée peu objective au regard du nombre de départ après 15 ans, d’abandon de carrière, de la réalité de notre durée de vie professionnelle ? Vous soulignez peu de départ en retraite en invalidité des infirmiers et infirmières  mais ces déclarations ne sont elles pas minorées par ces faits :

La rente d’invalidité est un accessoire servi avec la pension d’invalidité aux agents radiés des cadres pour invalidité imputable au service. Elle est calculée en fonction du taux d’invalidité. A compter du 17 octobre 2000, la rente d’invalidité est également accordée aux agents atteints d’une maladie professionnelle dont l’imputabilité au service est reconnue postérieurement à la radiation des cadres.

Sur 1.070 infirmiers pensionnés décédés, 192 personnes étaient titulaires d’une pension d’invalidité (soit une personne sur cinq).
Recueil statistique CNRACL de 2008.

Depuis les débats à l’Assemblée Nationale chaque professionnel infirmier peut également apprécier votre analyse sur le choix du travail de nuit : celui-ci serait confortable pour certains de nos collègues… ! Trois nuits par semaine… comme la vie est simple en moyenne et en chiffre mais tellement éloignée des réalités. 32 heures 30 par semaine c’est en effet l’obligation liée à la reconnaissance de la pénibilité du travail de nuit. Cela se traduit dans la plupart des établissements en nuit de dix heures avec des rythmes qui alternent en une grande semaine de cinq nuits par quinzaine. Ce choix tellement idyllique à vous entendre souffre dans la réalité d’une baisse d’attractivité dont les raisons sont multi factorielles (effectif minimum en regard des charges de travail croissantes, difficultés de mode de garde, prime de nuit 1,06 brut / heure).

Vos déclarations sont pour le moins choquantes, il nous paraît en effet impossible que vous n’ayez pas eu connaissance du Rapport de M. Poisson, député de votre majorité qui souligne au décours d’une audition que : «  l’espérance de vie d’une infirmière ayant effectué toute sa carrière de nuit est réduite de dix ans ».

Vos interventions ont totalement occultées les horaires décalés, les travaux du dimanche et des jours fériés, les Noël passés à l’hôpital plutôt qu’en famille…. ! Les ports de charges lourdes, la station debout prolongée, le rythme soutenu, le stress croissant, la vigilance obligatoire de chaque instant… et la liste est loin d’être exhaustive !

Cependant si vous niez par vos propos ces réalités, vous déclarez que le passage en catégorie A doit être la contrepartie à la perte de la bonification (un an par dix ans travaillés) mise en place par la Loi Fillon de 2003.

Mais la pénibilité s’achète-t-elle ?
Doit-on en contrepartie d’une revalorisation salariale attendue depuis plus de vingt ans remettre en cause nos droits de futurs retraités ?
Devons-nous vous rappeler que depuis 1992  nos années d’études sont égales à Bac + 3 et que nous avons été raquettées depuis toutes ces années en ayant un salaire inférieur à nos qualifications et à nos responsabilités sous payés à Bac + 2 ?

Alors vous entendre déclarer que vous auriez pu ne revaloriser que les nouveaux diplômés n’est ce pas un peu déplacé ?

Le dialogue social approfondi et les substantielles augmentations de salaire développés par votre généreuse élocution devant l’hémicycle sont une injure à la profession.
Chiffres à l’appui, vous annoncez des revalorisations erronées pour faire avaler un texte insipide.

Pire encore, vous avez introduit des irrégularités de traitement salarial entre spécialités (IADES,  IBODES, Puéricultrices, Cadres…) ce qui entraînent une incompréhension et une injustice pour certains et favorisent l’étouffement d’une mobilisation unitaire.

Volontaires ou non, vos méthodes ignorent le fait que depuis des années ces spécialités étaient reconnues en catégorie A dite « active ». Vous sous estimez les années de spécialisation (2 ans pour les IADES) dont le niveau Master devrait être accordé d’office ce qui pour vous ne semble pas acquis.

Nous ne sommes pas dupes de vos manœuvres mais vous faites erreur Mme Bachelot et vous persistez dans cette erreur. Le caractère de pénibilité ne peut aujourd’hui être remis en cause sans discussion. Ce manque de tact laisse entrevoir le peu de considération que vous avez pour nous.

Ces « chères petites infirmières sont des grandes filles, elles sauront choisir ce qui est bien pour elles ! ».

Majoritairement féminine, certes, la filière infirmière est avant tout composée de professionnels conscients de leurs compétences et de leurs responsabilités professionnelles. Ces hommes et ces femmes sauront également pleinement apprécier :

  • le décalage salarial à compétences égales avec d’autres corps de la FPH
  • le droit d’option ouvert sur six petits mois (là où d’autres corps l’ont eu à vie…)
  • les réponses réellement apportées à leurs demandes malgré les engagements.

Mme Bachelot, soyez assurée en ce qui nous concerne, que notre vigilance est de mise. Vos propos et le sort que vous réservez à des milliers de professionnels infirmiers sont injustes et vous le savez.

Les données partielles que vous utilisez afin de nier notre pénibilité professionnelle sont indignes de votre fonction, sont indignes de celle qui se prétendait vouloir être la ministre de la qualité.

Le passage en force de ce cavalier législatif à l’Assemblée Nationale après le rejet le 2 février 2010 de 7 des 8 organisations de partenaires sociaux conviés à la discussion, témoigne d’une volonté de réforme à tout prix !

La CNI Coordination Nationale Infirmière vous demande de bien vouloir réexaminer les conséquences potentielles de ce texte.

En effet, outre l’évident mépris témoigné à toute notre filière, cette nouvelle législation amplifiera le manque d’attractivité dont souffrent déjà trop nos professions. Est-il nécessaire de vous rappeler les 50% de départs en retraite attendus dans les cinq années à venir ? Les directions des établissements vous confirmeront une augmentation des départs et une réelle difficulté de recrutement. La revalorisation salariale doit reconnaître les compétences mais également les responsabilités spécifiques de toute la filière infirmière. Nous n’écartons pas une éventuelle discussion sur notre pénibilité professionnelle mais nous nous opposons à ce que celle-ci soit occultée et / ou « troquée » contre une pseudo revalorisation. Notre syndicat reste disponible pour tout échange.   Dans l’attente de votre réponse, nous vous prions d’agréer, Madame la ministre, nos salutations. Nathalie DEPOIRE Présidente CNI Contact presse : 06 64 41 78 65

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